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Dans la peau d'une harceleuse

  • 27 sept. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 oct. 2025

Charlie est assise au bord de son lit, le bruit de la pluie envahissant son petit appartement. Elle fixe ses mains, traçant distraitement les lignes de ses paumes, tandis que des souvenirs qu'elle a longtemps essayé d’effacer commencent à remonter à la surface. Cela fait déjà quatre ans que « la chose », comme elle l'appelle si bien, lui a enlevé son frère Jake. Quatre ans qu'elle n’a plus de meilleur ami et qu’elle fête son anniversaire sans lui. Au lieu de simplement regretter sa présence, elle se retrouve à penser à la personne qu'elle est devenue après l'arrivée de « la chose » : une victime et un bourreau en même temps.


Deux individus sans expressions du visage, en train de harceler une jeune fille au lycée. La fille pleure.

Elle a 24 ans aujourd’hui, bien loin de la jeune fille qu'elle était au lycée. Malheureusement, cette fille avait laissé des cicatrices, non seulement sur elle-même, mais aussi sur les autres. Charlie pouvait encore voir leurs visages : les camarades qu'elle avait intimidés, ceux sur qui elle avait déversé sa colère. À l'époque, c'était la seule façon de gérer la rage qui brûlait en elle après avoir découvert avec stupeur l'existence de « la chose ».

Jake n'avait qu'un an de plus qu’elle, c'était son protecteur, sa lumière. Ils avaient toujours été proches, inséparables même, c’est bien pour cela qu’à l’annonce de « la chose », son monde s'était effondré instantanément.


Elle venait d'avoir 16 ans et ne savait pas comment digérer le fait que Jake devait faire face à quelque chose d'aussi énorme si jeune. Ses parents ne savaient pas quand les choses allaient changer, mais ils disaient que c'était pour bientôt. Charlie ne pouvait ni accepter ni supporter « la chose », son chagrin devenait très rapidement de la colère. Elle avait besoin d'un exutoire et malheureusement, cet exutoire avait pris la forme de plusieurs élèves de son lycée.

Cela commençait par de petites remarques, des roulements d'yeux et des haussements d’épaules, mais bientôt, elle se déchaînait sur tous ceux qui croisaient son chemin. Il y avait Katie qui était en 2nde, c’était une fille calme qui se tenait à l'écart. Charlie avait pris l'habitude de se moquer d'elle parce qu'elle était timide et parce qu'elle portait souvent les mêmes vêtements. Elle pouvait encore voir la douleur dans les yeux de Katie lorsqu'elle murmurait des insultes à son égard. Puis, il y avait Miguel en 1ère, le garçon qui s'asseyait devant elle en cours de maths. Charlie s’amusait à donner des coups de pied dans sa chaise et s’esclaffait quand il trébuchait sur ses réponses.


En terminale, la situation ne faisait qu'empirer. Les enjeux étaient plus importants et les émotions plus intenses. Cette année-là, la situation de Jake était devenue très difficile et le comportement de Charlie avait suivi le même tracé. Elle se souvenait qu'elle se moquait de Sarah, la fille qui était assise à sa droite en classe et qui travaillait au CDI en même temps. Sarah ne lui avait jamais rien fait, mais l'amertume de Charlie avait besoin de s’exprimer d’une manière ou d’une autre. Sarah était sensible, donc une cible assez facile pour Charlie qui s'assurait de souligner chaque moment de gêne, chaque bégaiement et chaque regard, juste pour la voir grimacer.

Pourtant, tout ce qu'elle voulait vraiment pendant qu’elle faisait du mal aux autres, c'était entendre sa famille rire de nouveau, même les disputes lui manquaient finalement. Il ne s'agissait pas de Miguel, ni de Katie, ni de Sarah, ni de personne d'autre. Il s'agissait de sa propre douleur et de sa propre peur de « la chose ».


Les yeux de Charlie se remplissent de larmes pour la deuxième fois de la soirée, elle est envahie par la culpabilité. Elle n'avait jamais dit à personne pourquoi elle avait agi ainsi à l’époque, même pas à ses copines. Personne ne savait ce qu’il se passait chez elle ou en elle. Elle voyait Jake dormir tout le temps, ne pas manger, devenir de plus en plus irritable, etc. Elle se sentait impuissante face à la situation de son frère, mais cela n'excusait en rien ce qu’elle faisait aux autres. Elle avait causé un réel préjudice et cela faisait quelques années qu’elle le regrettait profondément.


Elle a souvent pensé à s'excuser, mais à quoi cela servirait maintenant ? Pourrait-elle retrouver les personnes qu'elle a blessées au moins ? Se souviendraient-ils d'elle ? Consultaient-ils à cause d’elle ? Et s'ils s'en souvenaient, se soucieraient-ils des excuses de la fille qui avait rendu leur vie misérable il y a tant d'années ?

Charlie soupire en sentant le poids de ses remords peser sur sa poitrine et essaye de se calmer. Elle s'était fait aider après la disparition de Jake, vaincu par « la chose » — également connue sous le nom de cancer du pancréas de stade 4. Le groupe de parole qu’elle avait intégré l'avait aidé à affronter son chagrin, sa colère et sa culpabilité, même si au début ce n’était pas si simple pour elle de prendre la parole. Elle a appris à accueillir ses émotions de manière plus saine, à accepter sa douleur au lieu de s’emporter et à communiquer plus ouvertement avec les autres. Cependant, la culpabilité et la peine n'ont jamais complètement disparu. Elles se manifestaient de manières plus intenses dans des moments calmes comme celui-ci, lui rappelant la personne qu'elle avait été.

Elle ne sait toujours pas si des excuses amélioreront les choses, mais peut-être que ce n'est pas la question. Peut-être qu’il faut qu’elle prenne ses responsabilités et qu’elle essaye de se racheter, même si cela vient des années trop tard.

Après avoir pris une profonde inspiration, Charlie décide d'essayer. Elle prend son ordinateur et commence ses recherches. Elle a bien honte d’elle, mais elle leur doit bien ça. C'est le moins qu'elle puisse faire pour les gens qui ont souffert, car elle ne savait pas comment gérer sa propre douleur.


Fin.

Merci pour ta lecture de Dans la peau d'une harceleuse et à très vite.


Ce récit est une oeuvre de pure fiction. Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

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